Les Cercles de Fermières du Québec :
une existence essentielle mais fragile

Parler des traditions québécoises sans évoquer la contribution des Cercles de Fermières du Québec est impossible. Ces femmes sont indispensables à la sauvegarde de notre patrimoine et de notre identité québécoise, bien que plusieurs de ma génération ignorent leur existence. J’avais envie de partager leur histoire et l’importance de leur présence, d’autant plus que la situation actuelle dépeint devant nos yeux, et chaque jour, le portrait d’une société qui a grand besoin de renouer avec l’autre, avec le temps…avec le vrai. Pour cet article, j’ai eu la chance de m’entretenir avec la directrice générale des Cercles de Fermières du Québec, Caroline Pelletier, afin de discuter du travail de ces femmes et des défis qui les attendent au cours des prochaines années.

Par Sarah-Anne Bissonnette

Des femmes engagées

J’ai connu les Cercles de Fermières du Québec de bouche à oreille grâce à une amie qui me recommandait un endroit où apprendre l’art du textile. Cette association, que je croyais uniquement dans ma région, se trouve partout au Québec, regroupant plus de 600 cercles, dont certains sont actifs depuis plus de 100 ans. C’est au début du 20e siècle que Georges Bouchard et Alphonse Désile, deux agriculteurs, lancent l’idée de fonder des groupes de fermières dans le but de protéger le patrimoine artisanal qui est alors menacé par l’urbanisation et l’industrialisation. En 1915 nait le premier cercle à Chicoutimi. Aujourd’hui l’association compte 20 fédérations, et l’on retrouve près de 30 000 membres de 14 ans et plus. Elle compte le plus grand nombre de femmes au Québec. Actuellement, près 5% des membres vivent sur les fermes, par rapport aux débuts de l’association. Contrairement à ce que beaucoup pensent,  l’intérêt pour l’art traditionnel n’implique pas de venir du milieu rural. 

L’engagement de ces femmes a permis la survie des Cercles de Fermières du Québec depuis plus d’un siècle. Caroline Pelletier tenait à mentionner que sans leur dévouement et leur passion, rien n’aurait été possible. Elles ont toujours administré l’association avec des bénévoles, ce qui rend d’autant plus honorable qu’elles se soient rendues à une existence aussi pérenne avec l’unique volonté d’exercer leur mission. Les femmes qu’on y retrouve donnent énormément de leur temps à leurs communautés. Chose certaine, Caroline Pelletier croit qu’avec la situation actuelle, les fermières sont plus essentielles que jamais, bien qu’elle reconnaisse la fragilité de ces membres plus âgés. Comme les cercles sont des milieux où l’on brise l’isolement, l’existence de l’association est tout à fait à propos.

Une mission d'actualité

Deux volets se déploient de la mission des Cercles de Fermières du Québec : améliorer les conditions de vie de la femme et de la famille, ainsi que préserver et transmettre le patrimoine culturel et artisanal. Une mission bien remplie qui impose qu’on la décortique pour mieux la saisir.

D’abord, les cercles sont des lieux de rassemblements et d’échanges où l’on y brise l’isolement. Les femmes s’y sentent bien, car elles y trouvent un groupe d’appartenance. Les cercles leur permettent d’étendre leurs connaissances. Elles peuvent s’accomplir à travers l’artisanat et s’impliquer dans la communauté. Peu importe leurs raisons d’intégrer un cercle, elles ont la possibilité de s’y épanouir. Une partie importante de la vocation des cercles est de venir en aide aux organismes qui touchent la femme et la famille. Nombreuses d’entre elles organisent des levées de fond pour des organismes qui touchent la famille, en plus de s’impliquer directement auprès de jeunes, de sans-abris et de femmes victimes de violence. Elles fabriquent des bas et des pantoufles pour leurs communautés. Elles organisent des salons artisanaux pour faire valoir leurs membres et proposent des projets pour les jeunes. Leurs actions sont déterminés dans un objectifs d’inclusion, tout comme le rappelle d’ailleurs l’image du cercle, présent dans leur logo.

Ensuite, les cercles sont des lieux où l’on préserve le patrimoine lié au savoir-faire traditionnel. Remarquez, si vous vous y attardez, comment il est difficile de trouver un endroit où l’on enseigne le tissage, le crochet, la couture ou encore le tricot aujourd’hui. Qui peut encore nous apprendre l’art du textile ? Ces enseignements sont peu répandus, voire inexistants, si ce n’est des cercles. Ce sont des lieux nécessaire de transmission de savoir-faire et de connaissance entre les générations. Par ailleurs, Mme Pelletier me mentionnait que notre patrimoine est aussi important que l’apprentissage de notre langue, car il nous identifie. Ces femmes maintiennent un lien identitaire qui nous définit en tant que peuple québécois. C’est un immense poids qu’elles portent.

Pour de nombreuses années encore

J’ai demandé à Caroline Pelletier ce qui explique la longévité des Cercles de Fermières du Québec. Selon elle, leur structure s’est bien adaptée dans le temps. Cependant, la moyenne d’âge plus élevée de leurs membres représente un enjeu. Il n’y a pas si longtemps, leurs membres étaient à la maison ou à la ferme. Aujourd’hui, les femmes sont plus difficiles à interpeller puisqu’elles sont sur le marché du travail. L’offre est parfois incompatible pour aller chercher de nouveaux membres, qui ont peu de temps pour s’impliquer. Ce que Caroline m’a décrit est toutefois un problème courant. Tous les organismes le constatent depuis plus de 10 ans, il est très ardu de recruter des bénévoles. Elle remarque que les jeunes choisissent ce en quoi ils veulent s’investir. Ce phénomène, qu’elle nomme le microbénévolat, rend difficile la survie d’un organisme. Il faudra savoir évoluer dans ce contexte dans les prochaines années, me disait-elle. D’après ce qu’elle voit, les jeunes veulent s’investir dans des organismes qui représentent leurs valeurs. Dans un contexte comme aujourd’hui, une association comme la leur, qui réunit des gens, est d’autant plus pertinente. Selon Caroline, la pandémie mondiale force les gens à prendre contact, laisse place à une volonté de se raccrocher aux valeurs humaines, de s’entraider et d’être solidaire. L’achat local va être encore plus au goût du jour.

Je l’ai alors questionnée si le principal défi qui s’annonçait dans les prochaines décennies serait de sensibiliser les jeunes générations au besoin de préserver le patrimoine lié au savoir-faire traditionnel. Celle-ci est consciente qu’il faudra aller chercher des jeunes pour la survie des cercles. Son équipe et elle ont prévu de déployer les efforts dans les prochaines années pour attirer cette clientèle. Selon elle, le travail qui a été accompli est extraordinaire. Les femmes avant elle ont pris de bonnes décisions pour l’association pendant plus de 100 ans. D’ailleurs, elle me soulignait comment la réputation des femmes pour la bonne gestion se reflétait à travers la santé financière impeccable de l’association. Pour assurer son évolution, une grande campagne de communication sera lancée dans les prochains mois pour faire connaitre davantage l’organisation et ses membres. D’après Caroline, les cercles ont toujours beaucoup donné pour leur communauté sans jamais se mettre de l’avant. L’association veut désormais faire connaitre leur mission et se positionner comme porteuse du patrimoine.

De beaux projets à venir

En 2021, l’association compte mettre en valeur le travail de leurs artisanes. Elle souhaite rendre les expositions d’artisanat plus accessibles aux membres, tout en popularisant ces événements auprès du grand public. L’ouverture à d’autres formes d’art est aussi désirée. Elle veut mettre en valeur tout ce qui se fait au Québec et ainsi avoir une vision plus riche du patrimoine culturel et artisanal du Québec. De plus, comme le vieillissement de leurs membres est un enjeu, les prochaines années serviront à rejoindre une clientèle plus jeune en proposant toute sorte de projets et en poussant davantage les initiatives intergénérationnelles. L’association a pour objectif de se faire connaitre ainsi que l’ensemble de ses actions, en passant par une image rajeunie et inclusive, afin que les jeunes s’y engagent.

Un savoir-faire au goût du jour

Les métiers artisanaux reviennent au goût du jour, et cette tendance se dessine au sein des cercles. On y voit plusieurs membres qui profitent de plateformes comme Etsy pour vendre leurs produits faits main. De plus en plus, à la grandeur du Québec et ailleurs, ce qui est fait main prend une plus grande valeur par rapport aux dernières années. Les gens veulent des choses uniques.  Il est plutôt difficile d’expliquer ce renouveau que connaissent les métiers artisanaux, mais il pourrait entre autres s’expliquer par la valeur liée à l’environnement. Il pourrait également s’agir de la grande fierté et le développement de l’estime de soi que procure la création faite par soi-même. 

Une autre tendance qui parait de plus en plus au goût du jour est de manger la cuisine saisonnière. Cette cuisine, vous la retrouverez à travers la collection de livres de recettes des Cercles de Fermières du Québec Qu’est-ce qu’on mange ?. L’art culinaire des fermières a marqué le Québec. Elles ont créé ces livres en souhaitant intégrer le savoir-faire traditionnel à leur époque. Ce succès se compte par la vente de million d’exemplaires. Les recettes préconisent des choix d’aliments saisonniers, et vous y retrouverez les méthodes pour faire des ketchups maison, des confitures ou encore des terrines, tout comme vos grands-parents savaient le faire.

Ma mère, qui possède toute la collection, me les a remis le temps de les feuilleter. Vous savez à quel point les repas sont une source incroyablement forte de souvenirs. Je me suis étonnée à me rappeler d’autant de recettes qui ont marqué mon enfance. Je réalise que les Cercles de Fermières du Québec vivent à travers l’histoire des familles québécoises. Je réalise comment l’association est essentielle, voire indispensable à notre identité. Je réalise que l’enseignement de nos traditions est fragile. Et je réalise qu’on ne peut pas les laisser porter seul notre patrimoine.